Pourquoi – et comment – le jazz est mort

Alors euh bonsoir euh tout le monde euh.

Ce soir, nous allons parler d’une époque et d’une genre méconnu, parce que vachement underground tu vois. Maintenant que c’est plus bexisnuts qu’a les commandes, parlons de musique. DE VRAIE. Et pas de groupes d’électro-indé germanopratins.

La question étant : COMMENT et POURQUOI le jazz est passé de ça

à ça

La fin du jazz

Ouais, j’aime bien titrer des choses alarmantes comme ça. C’est mon coté journaliste  au Point à Marianne    à Closer. 

Bref.

Donc on est à la fin des années 60- début des années 70, et les jazzmen commencent à se lasser du jazz. D’abord, c’est devenu mainstream. Tout le monde en joue, même les blancs. Ensuite, on a l’impression, après l’invention du jazz modal et les expérimentations d’Evans, d’avoir fait le tour du truc. Et surtout -même si on en parle pas – ça nourrit pas son homme. Les ténors commencent à vieillir, et être obligé de tourner 4 nuits par semaine pour se nourrir, ça fatigue. Donc les vieux routards cherchent un son nouveau. Et ils le trouvent dans le rock et le funk. Ces deux inspirations résument à elles seules la dualité du jazz, entre technique et virtuosité européenne et transe africaine. Les jazzmen ayant fait le tour de la virtuosité, technique avec le be-bop, ou mélodique avec le jazz modal, ils se tournent vers la recherche de la transe. 

Un petit rappel de ce qu’est la transe pour les deux du fond qu’écoutent jamais et qu’on se demande comment ils ont eu leur bac nan mais vraiment madame je te jure et en plus je mets des titres a rallonge si je veux non mais t’as vu ça madame ?

Donc la transe ici c’est pas une musique de beauf, c’est ce qui rapproche de dieu.

Oui.

Carrément. CA TE COUPE LA CHIQUE HEIN KÉVIN ?

Dans les mythologies primitives, l’état de transe permet de communiquer avec les esprits de la nature. En absorbants certains psychotropes, en dansant, en chantant, le tout de plus en plus vite,et de plus en plus fort, le corps lâche, tremble, l’âme s’évade, et on rentre dans un état second. Et regardez ce qu’on a la :

Alors, c’est sûr, voir 4-5 noirs jouer ensemble du funk, maintenant ça n’a rien n’étonnant.Mais à l’époque, le jazz était un des genres musicaux les plus fermés et les plus élitistes qui soit. Pour vous donner une idée, c’est un peu comme si aujourd’hui Nathalie Dessay et Lucio Pavarotti abandonnaient le classique pour se réfugier dans le speedcore.

A l’époque, le virage électrique de Davis et de ses condisciples en avait surpris plus d’un. Les critiques étaient pour le moins peu enthousiastes . Ce n’était plus du jazz, c’était quelque chose de nouveau, et de sauvage.  Quelque chose d’assez incompréhensible pour les oreilles de l’époque, quelque chose que faute de mieux on appelle « free jazz » ou « jazz-funk ». On joue sur des synthés ou des Fender Rhodes, on passe tout au phaser ou à la wah, la basse se slappe, les rythmes s’accélèrent, les lignes mélodiques deviennent psychédéliques, on utilise de plus en plus les gammes diminuées dissonantes, et on joue constamment sur le rythme et le dépassement de soi.

La transe comme écho aux revendications sociales & raciales

Ce choix de retour aux origine africaines de la musique de jazz n’est pas né du hasard. Il s’accompagne aussi d’une nouvelle revendication de l’identité noire aux Etats Unis. Malgré l’apport massif du jazz à la musique populaire, les Noirs sont toujours considérés comme des moins que rien. Le harcèlement policier & la discrimination sont la règle. Les jeunes noirs ne supportent plus les brimades et les humiliations. Malgré les sacrifices de leurs aînés, pendant la Seconde Guerre Mondiale ou la guerre de Corée, ils ne sont toujours pas des citoyens à part entière. Ils sont à la recherche d’un moyen de s’unir pour lutter pour leurs droits civiques. Le mouvement Black Power s’assure une audience large, et ces jeunes en rébellion sont à la recherche d’un style de vie & d’une musique qui les distingueraient des jeunes Blancs. On se met à écouter de la musique funky, étymologiquement « qui sent la sueur ». Les jazzmen recommencent à faire de la musique de Noirs pour les Noirs.

Les expérimentations électriques

Les musiciens rejettent toute écriture pour se concentrer sur l’improvisation. Ils arrêtent de réfléchir, et ils jouent, en communion avec les autres. Ils se concentrent sur l’énergie brute, la puissance presque sexuelle du groove, ce que l’on retrouve clairement dans Rockit ( Herbie Hancock, 1983,Future Shock). Bien avant, des albums comme Bitches Brew (M. Davis, 1970), ou Fat Albert Rotunda ( Hancock, 1969), se perdent dans les dissonnances et les sons distordus. Des plages longues de 30 minutes, avec l’emploi du re-recording, des innovations mélodiques très, voir trop audacieuses, l’absence de thème reconnaissable, rendent ces albums très difficiles d’accès. Surtout, les musiciens ne cherchent pas à faire de belles mélodies, mais à jouer en improvisation totale, en harmonie avec la musique, en entrant en transe.

Ce n’est qu’au milieu des 70’s, après toutes ces expérimentations parfois trop dissonantes et complexes, que le jazz électrique atteint la perfection. Herbie Hancock, notamment, grâce à ses albums Manchild (1975), Thrust ( 1974) et surtout Headhunters ( 1973), atteindra l’équilibre parfait entre groove et swing. Voici donc un de ses morceaux les plus connus, Watermelon Man. En deux versions : celle de 1962 ( Takin’ Off) :

et celle de 1973 (Headhunters)

Bien que la version la plus récente puisse être considérée comme du funk pur, il n’est pas aussi simple de le catégoriser. Les accords enrichis, et la progression harmonique en I-IV-V, sont résolument jazzy. De même, l’introduction sifflée reprend les codes de la musique blues, et des negro spirituals. Malgré leur virage « commercial » de l’époque – qui en vérité n’était pas du qu’à des questions financières-, les jazzmen ont bel et bien réussi à renouveler leur musique en gardant l’harmonie, l’improvisation et l’inventivité du jazz.

 

Jabberwoocky

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3 réflexions sur “Pourquoi – et comment – le jazz est mort

  1. Used_Spoon dit :

    Alors euh oui bonsoir.

    Je viens porter une sailli contre cette article, car je pense que même si la musique est fort intéressante c’est une caricature et un assemblage de choses sans rapport.

    Tout d’abord, il y a un contresens total sur le fait que le free jazz ou jazz rock ou peu importe le nom soit un mouvement underground, c’est plutôt le contraire. Prenons le cas de Miles Davis :
    Avant son fameux virage électrique il était plutôt encensé dans le milieu du jazz, et même un peu au dela avec Kind of Blue certes, mais le milieu du jazz dans les années 60 était très restreint. En passant à l’électrique, il s’est retrouvé à joué devant des milliers de personnes à l’Isle de Wight (qui était loin d’être quelque chose d’underground) au lieu de clubs miteux. Il a vendu des millions d’exemplaires de Bitches Brew et est devenu riche. Certes la motivation artistique devait exister et le génie est réelle. Mais c’est un peu réducteur de dire que ce changement était purement artistique… Stanley Crouch, qui s’y connait un peu, le dit lui même sur ce documentaire :

    Après concernant les « revendications » de cette musique, je pense que c’est absolument n’importe quoi. Il y a des influences africaines (encore que), mais je ne pense pas que Miles ou Herbie n’aient jamais eu aucune revendication de par leur musique et que ça ne les interessait pas trop de faire ça. Au contraire, c’était de la musique faites pour les blancs, tout comme le jazz l’était. Peut être que Gil Scott Heron avait des revendications, mais Herbie Hancock ou Miles Davis…
    Et pour le Funk, c’est encore pire, La Motown a été créer avant tout pour plaire aux blancs. Je te conseille le chapitre qui y est consacré dans le livre Mainstream de Frederic Martel.

    Et enfin dire que le Jazz est mort, bon…


    Ca commence vers 11:30. C’est du génie.

    Enfin je tiens à préciser que nous sommes d’accord qu’il s’agit de bonne musique et très intéressante, c’est juste la contextualisation que tu en fais qui me gène un peu. Mais je peux me tromper également. Après tout, je n’étais pas là.

    • jabberwoocky dit :

      Evidemment que le jazz n’est pas mort, je souhaitais juste expliquer pourquoi les vieux grands jazzmen ont arrêté d’en jouer. En vrac ;
      1) l’argument économique. Il a son importance, certes, mais Miles Davis avant Wight était tout de même loin d’être pauvre.
      2) Les revendications : Elles sont bel et bien présentes à partir de la fin des années 60 ( Célèbre interview de Davis où il n’explique n’avoir qu’un seul rêve : être blanc; ou épisode célèbre où il se fait tabasser). On pourra citer aussi les nombreux musiciens de l’époque qui se sont convertis à l’Islam -là aussi pour revendiquer une autre identité que celle de descendant d’esclave-.
      3) Le public. Alors là, vraiment non. Le jazz ET le funk étaient crées par et pour les noirs . Ce n’est qu’après qu’ils furent récupérés par les blancs. Jusque dans les années 50, les Blancs écoutaient de la Country, puis du Rock’n Roll. Les jeunes filles de bonne famille n’écoutaient pas de jazz. Les clubs étaient quasi exclusivement remplis de noirs. Regarde les vieilles vidéos de morceaux live, et compte les blancs dans la salle. Le jazz a commencé à être une musique  » acceptable », voir  » classe » avec Bill Evans & Chet Baker. Jusqu’ici, les critiques le méprisait ou l’ignorait. C’est la même chose avec le funk. Certes, la Motown a bien formaté les standards, mais à la base c’était underground, et les premiers albums de funk ne rencontraient qu’un succès très modeste comparé aux productions tardives de la Motown.

  2. […] fait rien comme tout le monde. C’est pour cela qu’on a commencé en vous parlant de la mort du jazz. Afin de terminer notre oeuvre, nous aborderons successivement la naissance du jazz, puis […]

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